Le Sacrifiant de l’Uniforme : Le Trauma de la Police
L’« esprit cannois » s’illustre également dans sa critique systématique et souvent décontextualisée des forces de l’ordre. Le réalisateur Robin Campillo, Palme d’or pour Entre les murs, a ainsi évoqué avec indignation l’arrestation de sa fille de 17 ans, menottée et gardée à vue pendant 24 heures après un blocus lycéen pour Gaza. Le problème, selon lui, réside dans l’« excès » et la « violence » de la police française.
La riposte est double : juridique et humaine. D’abord, sur le plan légal, il est rappelé que les lycéens n’ont pas le droit de grève (réservé aux salariés) et que les blocages sont considérés comme des délits d’« entrave à la libre circulation et à la liberté de travailler ». Les sanctions pénales, comme les 102 gardes à vue de lycéens et étudiants pour intrusion en 2018, sont donc « légitimes ».
Mais l’argument le plus déchirant concerne le sacrifice que l’institution policière paie face à la pression et aux attaques incessantes, qu’elles soient physiques sur le terrain ou morales dans les médias. En 2024, 53 membres des forces de l’ordre se sont suicidés (27 policiers, 26 gendarmes). Ce n’est pas un phénomène récent : sur 25 ans, plus de 1100 policiers se sont donné la mort, soit une moyenne annuelle de 44. Ce taux de suicide est 50 % supérieur à celui de la population générale. En 2021, une étude révélait que 24 % des policiers avaient déjà eu des pensées suicidaires.
Accuser la police d’être le problème pendant que ses membres s’effondrent psychologiquement est perçu comme une cruauté intolérable, une nouvelle preuve de la distance morale et sociologique de l’élite.
L’Angoisse de la Disparition : L’Alerte Culturelle et la Charia
Le drame sécuritaire n’est qu’une manifestation de la crise plus profonde que d’Ornellas identifie comme l’« angoisse culturelle » liée à la « disparition de la France elle-même ». Cette angoisse fut prophétisée il y a des années, mais personne n’a voulu la voir.
L’ancien Garde des Sceaux, Dominique Perben, a apporté un témoignage bouleversant, datant de 2003 ou 2004, dans un marché de Lyon. Une femme musulmane âgée, portant le foulard, l’a abordé en le reconnaissant pour lui dire : « Monsieur le ministre, protégez-nous des barbus ». Pour Perben, cette femme avait déjà perçu le danger que l’élite politique, trop confiante dans le « système », refusait d’affronter.
Ce « risque global », ignoré à l’époque du rapport Aubin sur les centres de rétention (2004) qui dénonçait déjà la logique de rendement et les conditions indignes, est désormais une réalité statistique. Un sondage IFOP pour la Fondation Jean-Jaurès en 2020 révélait que 74 % des Français estimaient que la laïcité était en danger et 79 % voyaient l’influence de l’Islam croître dans la société.
Le chiffre le plus sidérant, qui révèle l’ampleur de la fracture culturelle, concerne la jeunesse musulmane : 57 % des moins de 25 ans estiment que la Charia est plus importante que les lois de la République. Ce pourcentage a explosé depuis 2016 (37 %). Ce basculement des valeurs, que l’école est censée contrer, se manifeste par des signes quotidiens : en 2022, plus de 5000 incidents liés à la contestation des enseignements laïques ou républicains ont été recensés, dont 40 % en histoire-géographie ou éducation civique. L’interdiction de l’abaya en 2023, avec 298 signalements dès la rentrée, n’est qu’un symptôme de cette défaillance du système d’intégration.
L’élite culturelle, en focalisant son énergie sur la culpabilisation de la France ou sur la dénonciation de la police, détourne le regard de ce qui pourrait être un effondrement culturel silencieux. Il est facile de « constater » l’incendie, mais il faut un immense courage pour « prévenir » et dire : « attention, les causes ont des conséquences ». En refusant de voir le risque global, l’« esprit cannois » est accusé d’avoir préféré la posture morale confortable à l’honnêteté intellectuelle douloureuse. Le prix de cette déconnexion est désormais payé par la population, confrontée à une insécurité et une crise identitaire qui ne cesse de s’aggraver.
