IV. L’Esclavage Moderne et l’Esprit de 1789 : La Bataille des Principes
L’échange a pris une dimension encore plus dramatique lorsque l’interlocuteur, visiblement indigné, a accusé le projet d’instaurer un régime de « privilège », contraire à l’esprit de la Révolution française et à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Le travailleur étranger, qui n’aurait que le « devoir » de travailler sans le « droit » aux allocations, se retrouverait, selon lui, dans une forme d’« esclavage moderne ».
Cette accusation, aussi forte soit-elle émotionnellement, a été immédiatement démontée par l’analyse factuelle. Assimiler une situation de travail légal, rémunéré et protégé, à de l’esclavage est non seulement « juridiquement faux, mais surtout malhonnête ». Un étranger régulier qui travaille en France bénéficie du Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance (SMIC), qui s’élevait en janvier 2025 à 1766 euros brut mensuel pour 35 heures hebdomadaires. Ce salaire garantit l’autonomie matérielle (logement, alimentation, transport) et est accompagné de la liberté fondamentale de quitter son emploi, de changer d’employeur, ou même de faire grève. La comparaison est jugée méprisante pour les 28 millions de véritables victimes de l’esclavage moderne à travers le monde, privées de liberté et exploitées sous la menace physique.
Quant au recours à la Révolution de 1789, l’analyse historique a apporté un éclairage déroutant. La Révolution, souvent présentée comme le triomphe du Tiers État, a en réalité principalement servi les intérêts de la bourgeoisie. En 1789, 80 % des députés du Tiers État étaient des bourgeois, souvent des avocats. La révolution a démantelé des obstacles féodaux qui freinaient la libre entreprise, mais elle n’a pas instauré une égalité économique. L’argument selon lequel le projet de Bardella irait à l’encontre de l’esprit français a donc été contré par une lecture plus nuancée de l’histoire.
V. Le Gain Promis : 20 Milliards au Service des Français Précaires
![]()
L’ultime justification de Jordan Bardella est la plus percutante : celle du gain budgétaire au service des Français. En réservant les aides sociales aux familles françaises, il promet d’économiser 20 milliards d’euros par an. Un chiffre colossal qui, selon lui, pourrait être réinjecté pour aider les Français qui souffrent.
Cette souffrance, Bardella la met en évidence : des millions de citoyens qui n’arrivent plus à se chauffer, un retraité sur trois qui renonce à se soigner à cause du reste à charge trop important.
L’analyse du transcript a d’ailleurs renforcé ce point avec un autre chiffre choc : en 2024, on estime que 32 % des Français sont en insécurité alimentaire, soit près d’un tiers de la population. La fréquentation des Restos du Cœur a augmenté de 20 % en 2023. Les jeunes de 18 à 24 ans (58 %) et les familles monoparentales sont particulièrement touchés, avec près de la moitié des étudiants ayant déjà sauté un repas.
Pour Bardella, ce tableau de la précarité française impose de « choisir ». La France, a-t-il conclu avec force, ne peut plus se permettre d’être un « guichet social » ouvert à la « terre entière ». Il se défend d’« attiser la haine » en affirmant qu’il ne fait que défendre une mesure « plébiscitée par 71 % des Français », ce qui en fait un choix démocratique, même s’il est douloureux pour certains.
En fin de compte, cet échange a mis en lumière une vérité crue : pour une large part de la classe politique et de l’opinion, la notion de solidarité nationale doit être contractuelle et exclusive. Le système, fragilisé par une dette record, ne pourrait survivre qu’en se recentrant sur ceux qui ont la carte d’identité française, quitte à créer une division claire entre les droits contributifs (acquis par le travail) et les droits non-contributifs (relatifs à la solidarité) au sein même de la population laborieuse. Le débat est lancé, et il est au cœur de la prochaine échéance politique française.
