L’image est gravée dans l’inconscient collectif : un écran géant, un score qui grimpe ou s’écroule au moindre faux pas, et une population chinoise sous contrôle total. Jusqu’ici, nous regardions ce modèle de “crédit social” avec une pointe de supériorité occidentale, convaincus que nos démocraties nous protégeaient d’une telle intrusion. Pourtant, la réalité qui se dessine en 2026 est bien différente. Sans grand fracas, par une succession de décrets et d’innovations techniques, la France et l’Europe ont mis en place les briques d’un système de surveillance qui n’a plus grand-chose à envier aux pires dystopies.
Le mythe chinois face à la réalité française
Le système de crédit social chinois, souvent fantasmé comme un score unique national, est en réalité une constellation de listes noires et blanches gérées par des agences d’État et des géants du numérique comme Alibaba ou Tencent. Si ce modèle est le plus abouti en matière d’autoritarisme, il sert de miroir déformant qui nous empêche de voir ce qui se passe chez nous. En France, la surveillance ne porte pas (encore) le nom de “score social”, mais elle s’insinue par des chemins plus détournés : la sécurité publique, la lutte contre la fraude et la numérisation des services.
Depuis quelques années, nos villes se sont couvertes de “caéras algorithmiques”. Ces dispositifs ne se contentent plus de filmer ; ils analysent. Ils détectent des comportements dits “anormaux”, des attroupements ou des objets abandonnés. Avec plus de 90 000 caméras publiques en action sur le territoire, le sentiment d’être observé en permanence n’est plus une paranoïa, c’est une donnée statistique.
La fin de l’anonymat et le nouveau “Fichier des douteux”
L’une des étapes les plus critiques a été franchie très récemment, le 6 novembre dernier. Une nouvelle loi a instauré le Fichier National des Comptes Signalés pour Risque de Fraude (FNCRF). Sous couvert de lutte contre la criminalité financière, ce fichier recense les IBAN des clients jugés “douteux” par les banques : mauvais payeurs, fraudeurs présumés ou simples débiteurs chroniques. C’est, ni plus ni moins, l’équivalent des listes de “Laolai” (mauvais payeurs) en Chine, qui restreignent l’accès au crédit et à certains services.
Ce fichier marque une rupture majeure : il contourne partiellement le secret bancaire. Désormais, détenir un compte en banque en France signifie accepter que ses données financières soient à la portée de l’État. Couplé à l’interconnexion croissante entre les fichiers de la CAF, de France Travail et de la Sécurité Sociale, le maillage devient total. L’administration sait désormais tout de vos revenus, de vos dépenses et de votre comportement social.
