C’est une séquence qui n’a pas fini de faire couler de l’encre et qui pose une question fondamentale au cœur de notre démocratie : l’impartialité de ceux qui forment les journalistes de demain est-elle un mythe ou une réalité ? Ce jeudi, lors d’une audition parlementaire qui devait être une simple formalité technique sur l’indépendance des médias, Pierre Savary, le directeur général de la prestigieuse École Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille, s’est retrouvé dans une position pour le moins inconfortable. Face aux questions incisives du rapporteur de la commission, ce n’est pas son bilan pédagogique qui a été scruté, mais son activité numérique sur le réseau social X (anciennement Twitter).
Une confrontation numérique inattendue
L’ambiance était électrique dans la salle de commission lorsque le rapporteur a pris la parole. Munis de captures d’écran et d’une analyse précise du compte personnel de Pierre Savary, le député a pointé du doigt ce qu’il qualifie de « manque cruel d’indépendance politique ». Le constat dressé est sans appel : une quinzaine de tweets récents, particulièrement hostiles au Rassemblement National, à Nicolas Sarkozy ou encore à l’Union des droites.
Parmi les exemples cités, des retweets suggérant que Marine Le Pen serait une « voleuse » ou des caricatures moquant son rapport à l’Europe. Plus frappant encore, des publications aux frontières de l’humour noir sur le conflit au Proche-Orient avec un tweet mentionnant : « Gaza : Netanyahou accuse le Hamas de lui voler son génocide ». Pour le rapporteur, ces prises de position ne sont pas de simples avis citoyens, mais le signe d’une ligne idéologique marquée qui contrevient aux principes de neutralité et d’honnêteté de l’information garantis par la loi Léotard.
Le « compte personnel » : un bouclier fragile
Face à cette offensive, Pierre Savary a tenté de se défendre en invoquant la distinction entre sa fonction de directeur et son activité privée sur les réseaux sociaux. « C’est un compte personnel, pas celui de l’école », a-t-il martelé, affirmant être « relativement peu actif » et estimant que ses partages étaient plus variés que ce que les extraits choisis laissaient paraître.
Cependant, l’argument a rapidement montré ses limites. Comme l’ont souligné plusieurs membres de la commission, la biographie du compte de Pierre Savary porte la mention explicite de « journaliste ». Pour les députés, l’ambiguïté est totale : lorsqu’un étudiant de l’ESJ Lille suit son directeur sur les réseaux sociaux, fait-il la différence entre l’homme privé et le mentor professionnel ? La frontière entre la liberté d’expression citoyenne et l’exigence de déontologie inhérente à la direction d’une école de premier plan semble ici s’être évaporée.
