Comment bien taxer les ultra-riches ? Le face-à-face intégral entre Zucman et Aghion

Gabriel Zucman : Je comprends les craintes exprimées concernant l’impact potentiel sur la croissance et l’innovation. Rappelons d’abord de quoi on parle : un impôt minimum à un taux de 2 % sur la fortune des foyers fiscaux possédant plus de 100 millions d’euros, soit environ 1 800 contribuables. Il ne s’agit pas de taxer les entreprises, mais les personnes. Le dispositif consiste simplement à dire que si vous payez déjà suffisamment d’impôt sur le revenu, vous n’avez rien de plus à payer. En revanche, si vous payez trop peu, vous devrez compléter pour atteindre 2 %. Il ne s’agit donc pas d’une taxe à 20 %, ni même à 90 %.

Pour évaluer l’impact économique, je m’appuie sur l’expérience historique et internationale. Les débats actuels ont eu lieu dans des termes identiques il y a plus de cent ans, lors de la création de l’impôt sur le revenu. Joseph Caillaux, son promoteur, s’est longuement battu avant de réussir à le faire adopter par la Chambre des députés en 1909, puis par le Sénat en 1914 – à un taux de 2 %. Pour ses adversaires, cette mesure aurait détruit l’esprit d’entreprise, l’innovation et la croissance.

Qu’est-il advenu depuis ? Précisément l’inverse. La productivité a été multipliée par dix depuis 1914, la croissance et l’innovation ont explosé. Pourquoi ? Parce que cet impôt progressif a permis de bâtir une fiscalité moderne, finançant l’éducation et la recherche – les véritables moteurs de la croissance. Soyons clairs : ma proposition vise à éviter que les milliardaires – voire les centimillionnaires – ne paient moins d’impôt que les classes moyennes ou populaires.

Je ne propose pas une grande révolution fiscale, mais une toute petite réforme. Il s’agit de parachever ce qui a été commencé il y a un siècle et d’être fidèle aux valeurs de 1789 d’égalité devant l’impôt.

L’État ne va pas gaspiller cet argent : il sera investi dans l’éducation, la recherche. C’est le cœur, au XXIe siècle, de notre attractivité, de notre productivité, de notre croissance.

La taxe Zucman transformera la France en prison fiscale. C’est une balle dans le pied au moment où nous devons nous réveiller