Philippe Aghion : Nous partageons, Gabriel et moi, la volonté de concilier prospérité économique et justice sociale. Oui, il faut mettre tout le monde à contribution. Je suis un social-démocrate convaincu : il faut produire pour pouvoir redistribuer. Et la France est déjà l’un des pays les plus redistributifs au monde, ce qui est une bonne chose. Mon désaccord avec sa proposition concerne le fait d’inclure l’outil de travail dans l’assiette de l’impôt.
Est-il juste de taxer un patrimoine professionnel dont la valorisation est volatile, non réalisée ? Si l’objectif est de lutter contre l’optimisation fiscale via les holdings familiales, pourquoi viser des start-up à forte valorisation, mais pas encore rentables ?
Prenons l’exemple de l’intelligence artificielle : la France a un vrai rôle à jouer, grâce à ses ingénieurs et mathématiciens. Je ne voudrais pas que des entrepreneurs comme Arthur Mensch (Mistral AI) soient contraints de faire entrer l’État à leur capital ou de vendre leurs parts pour payer l’impôt. Oui, les plus fortunés doivent contribuer davantage – mais pas au prix de faire fuir nos innovateurs.
Que répondez-vous aux entrepreneurs qui voient là une menace ?
Gabriel Zucman : Savez-vous quand Bill Gates a fondé Microsoft ? En 1975. Et quelle était la fiscalité américaine à cette époque ? L’impôt sur les sociétés était de 50 %, l’impôt sur les hauts revenus de 70 % et l’impôt sur les grandes successions de 77 %. Cela n’a pas découragé Bill Gates.
Durant les décennies d’après-guerre, avec une fiscalité très progressive, les taux d’investissement et la croissance macroéconomique étaient plus élevés qu’aujourd’hui. Entre 1946 et 1980, le revenu moyen par habitant augmentait de 2 % par an aux États-Unis, contre 1,4 % depuis 1980.
Philippe Aghion : C’est vrai qu’il y a eu des taux marginaux d’imposition très élevés aux États-Unis, jusqu’à 90 %. Mais c’étaient des impôts sur le revenu, pas sur le patrimoine. Et c’était dans un contexte très différent en 1975 : contrôle des capitaux, politique industrielle américaine forte, rôle central de la DARPA (une agence du département de la Défense des États-Unis chargée de la recherche et développement des nouvelles technologies destinées à un usage militaire).
Mais si la taxe Zucman n’est instaurée qu’en France, la tentation de l’exil sera forte. Elle doit être européenne ou mondiale, comme la taxe sur les multinationales. Sinon, la France risque de paraître isolée et de perdre l’attractivité qu’elle a patiemment reconstruite. Gabriel, si tu fais cela, tu transformes la France en prison fiscale. Ce serait une balle dans le pied au moment où nous devons nous réveiller.
La grande richesse est un grand pouvoir. Quand elle est trop extrême, elle affaiblit nos démocraties.
