Comment bien taxer les ultra-riches ? Le face-à-face intégral entre Zucman et Aghion

Est-ce réaliste de porter cette taxe au seul niveau français ?

Gabriel Zucman : Je pense que si la France l’adoptait, on augmenterait grandement nos chances qu’elle devienne assez vite européenne et à terme mondiale. La France a été le premier pays en 1954 à créer une TVA, et maintenant tous les pays en ont une sauf les États-Unis. La France a aussi été le premier pays à créer une taxe sur les services numériques, la taxe Gafam, et de nombreux pays ont suivi.

J’aimerais poser une question au public : est-ce qu’un jeune entrepreneur de 20 ou 30 ans hésite à créer son entreprise en France, ou pense à déménager à Singapour, à cause d’un impôt hypothétique à payer quand il sera milliardaire ?

Réponse du public : OUI !!

J’ai enseigné dix ans à Berkeley, j’ai rencontré des centaines de créateurs d’entreprise, et pas un seul ne m’a jamais dit être découragé par la perspective de payer des impôts une fois devenu milliardaire. Se mettre dans cette posture de sécession vis-à-vis de la solidarité nationale est encore plus extrême que le discours anti-État, anti-redistribution, anti-justice fiscale qu’on peut entendre dans la Silicon Valley [Zucman fait ici référence à Elon Musk, Peter Thiel, Mark Zuckerberg, NDLR].

Philippe Aghion : Gabriel, tu inclus dans les riches quelqu’un qui a une entreprise très valorisée mais qui n’a pas de cash !

Gabriel Zucman : Ces débats sur les liquidités, on les a eus aussi aux États-Unis en 2019 avec l’exemple d’Elon Musk. On disait que toute sa fortune était virtuelle, qu’il ne pouvait rien en faire. Et puis tout d’un coup, il s’est réveillé et a décidé d’acheter Twitter. La liquidité s’est matérialisée instantanément. Cette richesse « virtuelle » a des conséquences très réelles.

L’argument selon lequel la richesse n’existe pas et qu’il n’y a que le revenu qui existe est faux. La richesse existe, et la grande richesse est un grand pouvoir. Quand elle est trop extrême, elle affaiblit nos démocraties.

Philippe Aghion : Gabriel, pourquoi devrais-je payer cet impôt sur le patrimoine alors que je n’ai pas ce milliard théorique qui valorise mon entreprise ? Pourquoi revendre mes actions pour payer cet impôt ? Moi, je veux garder mon entreprise, la développer et ne rien vendre du tout !