Le Prix du Privilège : L’Indécence des “Leçons de Morale”
C’est là que le discours du président du RN prend une tournure plus personnelle et émotionnelle, transformant une simple réponse politique en une critique acerbe de l’élite. “Mais il faut respecter les Français, il faut respecter le vote de chacun,” a-t-il martelé. Puis, Bardella a ouvert le grand livre de la disparité sociale, opposant sans concession le monde doré des footballeurs à la réalité terre-à-terre des électeurs modestes qu’il prétend représenter.
“Et quand on a la chance d’avoir un très très gros salaire, qu’on est multimillionnaire, que on a la chance de pouvoir se balader en jet privé, alors je suis un peu gêné de voir ces sportifs qui gagnent beaucoup d’argent donner des leçons à des gens qui gagnent 1400, 1500 € qui n’arrivent plus à boucler les fins de mois…”
Ce passage est le cœur du message de Jordan Bardella. Il ne s’agit plus de politique partisane ou d’une simple divergence idéologique. Il s’agit d’une dénonciation frontale de l’écart abyssal entre ceux qui “donnent des leçons” et ceux qui “reçoivent l’instruction.” Le mot “gêné,” employé à deux reprises, est un euphémisme puissant pour exprimer une profonde indignation face à ce qu’il perçoit comme de l’arrogance et un mépris inconscient pour les préoccupations populaires.
La figure de l’athlète millionnaire, capable de se déplacer en jet privé, est brandie comme le symbole d’une élite déconnectée. Un symbole puissant qui résonne avec une grande partie de l’électorat qui se sent oubliée par le système. Bardella peint le portrait de ces Français ordinaires : ceux dont le salaire net mensuel peine à dépasser les 1 500 euros, ceux qui se battent quotidiennement contre l’inflation galopante, ceux qui voient leur pouvoir d’achat s’effriter et qui sont obligés de choisir entre se chauffer et se nourrir décemment. Ce sont ces citoyens, aux prises avec la dureté de l’existence, qui, selon Bardella, sont les destinataires malheureux de la morale politique des stars.
Le Mur de la Sécurité : Les Quartiers “Surprotégés”
La critique de Bardella va au-delà des considérations purement financières pour toucher à la question cruciale de la sécurité et du cadre de vie. Il oppose les footballeurs qui “n’ont pas la chance de vivre dans des quartiers surprotégés par des agents de sécurité et des digicodes” aux Français qui “ne se sentent plus en sécurité”. Ce contraste est d’une efficacité redoutable dans le débat public français. Il sous-entend que ces athlètes, vivant dans des bulles de privilèges et de protection, ne peuvent comprendre la peur de l’agression, le sentiment d’abandon ou la perte des repères que ressentent des millions de Français dans des zones moins favorisées. Leur expérience de la France n’est pas celle de la majorité.
En invoquant la question des “valeurs” que les Français ont parfois le sentiment de “perdre dans le pays,” Bardella boucle sa démonstration. Il amalgame habilement le malaise social, l’insécurité, et la critique de l’élite pour présenter le vote en faveur de son parti non pas comme un choix extrémiste, mais comme un vote de dignité, une réaction légitime des classes populaires contre le mépris de ceux qui ont tout. La “leçon” que donne le footballeur superstar n’est pas seulement politique, elle est perçue comme un jugement de classe, une tentative de délégitimer l’expression d’un peuple qui ne partage plus les mêmes codes ni les mêmes préoccupations que ses élites culturelles et sportives.
